Une journée ordinaire (25/04/2020)

Chaque journée est fatigante et, plus ça va, plus je les trouve éreintantes. Chaque soir j’ai l’impression d’être complètement cuite. Nous n’avons quasiment jamais le temps de manger le midi. Au début nous prenions une des salades périmées qui nous étaient livrées, de celles qu’on n’ose pas mettre dans les paniers d’aide alimentaire (de celles qui permettent aux grandes surfaces de se faire défiscaliser pour « dons à une association humanitaire », de celles qui permettent aussi aux entreprises intermédiaires de faire quelques bénéfices juteux – l’autre jour c’était des compotes pour bébés… périmées depuis le 20 janvier, une horreur ! – ). Mais, ça, c’était avant. Avant que nous ne soyons totalement inondés par les appels de détresse.

La journée commence toujours de la même façon entre 9 h 30 et 10 h : nous étalons les fiches de livraisons à faire, nous ouvrons l’ordinateur pour voir si nous n’avons pas oublié de nouvelles demandes arrivées tard la veille, nous faisons les nouvelles fiches. Pendant ce temps-là, les copains installent dehors le barnum, les tentes, les tables, les bacs de désinfection, les pulvérisateurs, les torchons, les poubelles. L’équipe des bénévoles du jour arrive : il faut les accueillir, expliquer aux nouveaux ce qu’on fait et pour qui et pourquoi (l’état qui n’assume pas ses responsabilités, tout qui repose sur les associations). Offrir un café, c’est la moindre des choses. Donner les consignes sanitaires : se laver les mains régulièrement au savon, porter un masque, respecter les distances de sécurité, rien ne doit entrer dans le stockage sans être désinfecté, enlever tous les emballages en carton, les cageots de livraison c’est là (on les désinfectera à l’eau de javel plus tard), les caisses désinfectées ici, vérifier les dates de péremption, séparer les produits en fonction de leur nature (tout prêt, à cuisiner, porc, sans porc, végétarien, etc), le sec on l’entrepose là, le frais ici. Le camion arrive, tout doit aller très vite : nous avons un beau printemps ensoleillé, pas question que le nourriture prenne un coup de chaud sous le barnum. On parle peu, tout se fait à toute vitesse, chacun a conscience de ses responsabilités. Certains bénévoles reviennent régulièrement : nous n’avons quasiment jamais le temps de discuter, de dire qui nous sommes, ce que nous faisons en temps ordinaire : en fait, nous ne nous connaissons pas, si ce n’est par la solidarité qui nous unit.

Sitôt la désinfection terminée, parfois même avant, la deuxième équipe de bénévoles arrive et se tient sagement à distance. Son rôle à elle c’est de faire les colis. Mais, avant, il faut vérifier la quantité de produits livrés utilisables pour calculer, à la louche, combien chacun pourra avoir.

Aujourd’hui la quantité livrée est toute petite : pas de quoi nourrir les 120 inscrits ! À toute vitesse, il faut refaire le tri dans les fiches pour déterminer qui sera prioritaire : pas plus d’une trentaine si on veut que les colis soient un minimum dignes. Il faut téléphoner aux gens, vérifier qu’on ne se trompe pas, qu’un tel a encore de quoi tenir 2 jours. Quand on a de grosses livraisons, c’est bien pour les gens mais c’est l’enfer question travail. Quand les livraisons sont minables, c’est la disette pour les gens et l’enfer moral pour nous. Dans les deux cas, on est toujours à la bourre, toujours en retard sur les horaires prévus… et pourtant on n’a pas 5 minutes de répit dans la journée !

L’équipe des livreurs arrive : elle attend sagement à distance (comme la précédente tout à l’heure), parfois une heure ou plus avant que tous les paniers soient faits. On a beau faire, on arrive toujours à s’emmêler les pinceaux dans la précipitation : impossible de respecter l’ordre des quartiers, Nord, Sud, Est, Ouest, tout est mélangé… et toutes les voitures sont obligées d’attendre ! Mais tout le monde a le sourire derrière son masque, heureusement ! Le téléphone sonne sans arrêt : impossible de finir une conversation avec quelqu’un ! Une Telle me demandait des précisions sur la taille des couches à mettre dans le colis lorsque Mme X. m’appelle pour me dire qu’elle a oublié de préciser qu’elle ne mangeait pas de viande, M Y. pour s’étonner de ne pas avoir encore été livré à 16 h 30 (« Monsieur, nous ne sommes pas un drive ! Et vous n’êtes pas le seul »). Je reviens à une Telle : « Alors, pour la livraison, c’est sans porc ». « Les couches ? », elle éclate de rire. Entre temps, quelqu’un lui a donné la bonne réponse… et moi j’ai perdu les pédales ! Nous sommes dans une espèce de fourmilière silencieuse où des fantômes se croisent le visage masqué en portant des sacs à bout de bras. Tout a l’air complètement désordonné… et, pourtant, à la fin, ça colle ! Un vrai miracle !

Ça y est, c’est au tour de l’équipe de nettoyage d’arriver, elle attend dehors… comme les autres ! Une des bénévoles (une « vieille », ça fait deux fois qu’elle vient) commence à donner les consignes : ça tombe bien, j’étais encore coincée au téléphone ! Initiative magistrale, elle a fait des tableaux sur les tâches à mener. « On coche quand c’est fait comme ça on est sûr de ne rien oublier : désinfection générale à l’eau de javel, surfaces de travail, chambre froide, chariots, tables, chaises, rebords de fenêtres, WC, poignées de portes, interrupteurs, robinets, poubelles ». Elle est géniale cette fille ! « Désolée, c’est pas très drôle comme boulot ». « T’inquiète, on sait pourquoi on est là ». Pas besoin de grands discours.

Il est 18 h 30, tout est clean. On s’assoit dehors pour fumer une clope. Allez, un dernier petit café ! Celui de ce matin, j’ai pas fini de le boire et… il est carrément froid ! Il faut encore attendre le retour des voitures de livraisons pour désinfecter les boîtes isothermes avant de les rentrer dans les locaux. On en profite voir comment améliorer le dispositif et pour parler de l’actualité. Chacun a un épisode ubuesque ou scandaleux à raconter, à commencer par les déclarations gouvernementales : « Alors, comme ça, les instits de maternelle vont éduquer les gamins de 3 ans au respect des gestes barrière… et les doigts dans le nez, ils vont faire comment ? ». Le 11 l’école doit reprendre et le 4 nous n’aurons donc plus accès aux bâtiments que nous utilisons pour l’aide alimentaire : on va faire comment, ils vont manger comment les gens ? Aucune aide logistique (ou si peu), aucune anticipation sur rien, jamais. Ils sont où les moyens gigantesques de l’armée ? Les chauffeurs reviennent de leurs tournées : pas un ne présentera une facture de frais d’essence. Il paraît que le gouvernement gère…

19 h 15, c’est bon, je m’apprête à fermer la porte de l’école. Une dame entre timidement dans la cour : c’est une voisine, en promenant son chien elle a vu qu’un SDF s’était installé en bordure de rocade. Elle veut savoir si on peut faire quelque chose pour lui : une tente, une paire de chaussures (du 43) ? Je lui explique ce qu’on fait. « J’avais bien vu du mouvement et le camion du Secours Populaire l’autre jour et que sûrement vous étiez là pour aider les gens ». On échange nos numéros de téléphone.

J’ai une livraison à faire, la dernière de la journée, c’est sur ma route. Petit lotissement propret : un côté baraques à 2 garages, l’autre plutôt genre HLM au raz du sol, mais avec quand même des fleurs partout. Je me refous un masque sur le nez, du gel alcoolique sur les mains et je téléphone à la dame. « C’est pour la livraison d’aide alimentaire, si vous pouviez sortir avec des sacs ». Il est 20 h 15. Une petite mamie en chemise de nuit bleu ciel et pantoufles sort du pavillon. « Désolée de venir aussi tard ». « Ne vous en faites pas, je comprends. Si vous n’étiez pas là… avec ma petite pension… ». Elle m’explique qu’elle a 72 ans et qu’elle n’a même pas les moyens de payer un loyer : elle a trouvé refuge dans une sous-location.

Cette après-midi, ce sont deux jeunes migrants qui ont préparé le colis de la mamie : eux, ils ont trouvé refuge dans un squat sans électricité.

Ils sont où, là, ceux qui braillent qu’on ferait mieux de s’occuper des Français ?